Lettres d'amour. Troisième -

Emily,

Je me souviens. C'était un autre vendredi pluvieux. Paris semblait noyé dans une tristesse infinie, et les gens se tournaient le dos, comme d'habitude. Huit heures, quatorze minutes et quarante-deux secondes. Je pressais le pas, les mains dans les poches, où le froid avait fini par se loger aussi. Je me souviens. Je t'ai bousculée dans l'entrée du café. Les Trois Colombes. Tu avais ce journal plié sous le bras, mouillé et déchiré. Tu ne m'as pas regardé, comme d'habitude. Je crois que tu ignorais même mon existence. Et que d'ailleurs, elle t'était égale. Tu venais boire un chocolat chaud tous les jours, à huit heures et vingt-quatre minutes. Tu souriais guère. Tu arrivais et commandais ton chocolat chaud sur un ton neutre, en ouvrant ton porte-monnaie noir. Tu demandais toujours la tasse blanche avec les fleurs et payais avant de consommer. Tu ne mettais pas de sucre, sauf le Lundi. Tes gestes étaient nets, précis, comme programmés d'avance. Tu t'installais au fond du café, avec ton journal et ton chocolat chaud sans sucre. La table du coin, celle que le soleil n'atteignait pas. Tu ne regardais rien autour; tu t'asseyais et tu buvais ton chocolat, les yeux rivés sur les actualités. La poussière soulevée par les gouttes de pluie glacées ne te dérangeait pas. De temps en temps, tu levais la tête et posais ton regard noir sur le trottoir d'en face. Très loin. J'étais devant toi, tous les jours, deux tables plus loin, et tu ne me voyais pas. Les gens pouvaient entrer, sortir, chanter, dormir dans ce café, tu prenais un plaisir immense à les ignorer. Les gens t'admiraient tous les jours, toi et tes belles boucles mouillées, toi et tes ongles rongés, toi et ton irrésistible indifférence. Les gens... Je faisais partie d'eux, jusqu'à ce vendredi pluvieux, mois de novembre. Je me souviens. Je t'ai bousculée dans l'entrée; tu as continué sans broncher. Tu as commandé ton chocolat chaud, très chaud s'il vous plaît, et dans la tasse blanche à fleurs; merci. Assis, je te regardais d'un air amusé. J'ai rarement vu quelqu'un d'aussi impassible. Tu as payé; refusé le morceau de sucre; tu t'es installée à la table du fond. Comment peux-tu être aussi froide? Tu as posé les yeux sur moi.
Ton regard n'avait rien à voir avec tes gestes mécaniques. Il n'avait rien à voir avec la routine de tes pauses café. Ton regard ouvrait sur un immense fleuve. Sur un désert en pleine nuit. Et j'y marchais à côté de toi. Ta main frôlait la mienne, à peine; tu souriais en silence. L'aube nous courait après, doucement on s'enfonçait dans l'horizon sans regarder en arrière. Je me moquais de tes réveils programmés, de ta façon ridicule de plier les draps. L'instant qui compte, c'est celui-ci. Ton écharpe voletait dans le vent froid et tes cheveux se nouaient avec désinvolture. De temps en temps, tu sautillais comme un oiseau fragile. Je te connaissais comme le chemin vers ma maison. Tout chez toi me parlait. Tu me guidais telle une musique que l'on écoute sans fin pour l'imprégner dans notre peau. Tes rires résonnaient dans le vide, jusqu'à l'horizon qui prenait peu à peu les couleurs d'un nouveau jour. Je voulais te garder là, ma main sur ta nuque, mon visage dans tes cheveux au parfum des lilas. Mais tu courais vers cet horizon, en fuite, sans me regarder. Sans te retourner, tu courais vers mon absence, vers le café et ta table préférée. Et, paupières baissés, je t'ai laissée partir.
Tes yeux avaient rencontré les miens pendant quelques secondes seulement. Une vie se déroulait dans ton regard, mais tu ne voulais pas la partager, avec qui que ce soit. Alors je suis parti moi aussi, et ne suis jamais revenu au Trois Colombes.
Mais pendant ces quelques secondes, je t'ai aimé comme j'aime le chemin vers ma maison.

C.
# Posté le mardi 16 septembre 2008 15:02
Modifié le dimanche 28 septembre 2008 12:04

Lettres d'amour. Deuxième - Ecouter : Breathe (2 AM) - Anna Nalick

A toi qui me lis depuis des siècles.

A ton passage ma douce,

Le train a quitté la gare à dix heures et demi. Tu t'éloignais avec lui, doucement. Ta main collée à la vitre m'a presque donné envie de pleurer. J'étais un gosse devant toi. Sans autre attache que tes bras. Sans autre musique que les doux battements de tes tempes. J'étais un gosse depuis vingt-quatre heures, et tout ce qui m'entourait se remplissait de ton parfum...
J'ai bien essayé de ne pas te regarder. L'aéroport sentait la fatigue et l'évasion, les gens se ruaient vers les portes vitrées à une vitesse effrayante. Certains dormaient debout, contre un distributeur à café. La mélancolie des salles d'attente vides vivait dans chaque pièce de ce bâtiment gigantesque. Les avions partaient et d'autres arrivaient, sans cesse. Je détestais les aéroports, pour leur odeur particulière d'hôpital et de larmes séchées. J'ai pris un escalier tout au hasard, cherchant un coin où dormir. Le vol avait été annulé pour je ne sais quelle raison. J'ai descendu les marches, une deux trois, en évitant systématiquement les gens qui se présentaient sur mon passage. Quatre, cinq, six; à vrai dire je laissais couler le temps. Vingt-quatre heures à tuer, seul. Encore deux mille kilomètres à traverser, avec pour seule compagnie l'unique oreiller minuscule offert par une hôtesse maquillée, et sur lequel des centaines de têtes étaient déjà passées. Sept, huit... J'ai heurté ton dos avec mon pied gauche. Tu avais ce manteau bleu qui tapait à l'oeil mais que personne ne remarquait vraiment. Tu t'es relevée et tu m'as regardé, un sourire s'est dessiné sur tes lèvres un peu pâles. Je devinais les choses les plus secrètes à travers ces yeux gris avec lesquels tu jouais bien. Incroyablement bien. Tu n'aimais pas les bancs. Tu préférais les marches des aéroports; on s'y sent moins seul. Doucement, le monde s'évaporait. J'étais un gosse, sans repères et sans abri. Et je te laissais entrevoir toute la solitude que j'avais traînée pendant deux ans. Tu lisais chaque ligne de ma main, chaque trait de mon visage, tu faisais remonter chaque miette de bonheur que j'avais ressentie dans le passé. C'était comme avoir un morceau de gaufre au chocolat fondu dans la bouche. Comme tenir un bon bouquin entre les mains pour la première fois. C'était comme se réveiller d'un long cauchemar, et sentir les cheveux d'une femme, et savoir que l'on n'est pas seul.
Pourtant, je m'étais habitué à la solitude. Je l'avais acceptée sans broncher, parce qu'un jour, on ne m'avait pas donné le choix. Je ne trouvais plus de ville, de gare, d'aéroport auquel m'attacher. Je faisais le tour du monde pour mon boulot, rien de plus. Chaque femme que je rencontrais était identique à la précédente, qui elle-même ressemblait fortement à sa précédente. J'étais entré dans un cercle vicieux, rejetant toute forme d'affection ou d'amitié, de peur qu'elle ne se transforme en cette affreuse chose qu'est l'amour. Je me contentais de suivre le cours de ma vie, à faire le tour du monde avec un jean et deux t-shirts, une paire de chaussures et de l'argent. Je n'avais plus besoin de beaux souvenirs, ni de coups de téléphone pour garder le moral. J'étais seul et heureux de l'être. Oui, je l'ét-
« Alors comme ça, l'amour est une chose affreuse? »
Tes yeux gris brillaient derrière tes lunettes à cadre bleu. Tu m'écoutais parler avec ce sourire moqueur au coin des lèvres. Tu aimais interrompre les gens qui commencent à trop réfléchir. Tu ne regardais pas l'heure, comme des centaines d'autres personnes. Et tu avais une façon amusante de tenir une tasse de café, et je contemplais tes mains en parlant. J'avais oublié que tu étais une étrangère. J'avais oublié que nous étions deux étrangers assis dans un café vide d'un aéroport international. Je te regardais comme la femme qui se réveillait tous les matins auprès de moi. J'aimais ton cou et ta façon de te tripoter l'oreille en écoutant les autres parler. L'amour est une chose affreuse, sachant que je ne verrai plus ton visage dans quelques heures. Peut-être quelques minutes. J'ai baissé la tête. Tout n'est qu'une question de temps. Tu ne rentreras pas avec moi, et je t'oublierai comme les centaines d'autres femmes que j'ai croisées. J'aurais tant aimé te dire...
« Peut-être pas. » J'ai levé la tête brusquement et t'ai questionnée du regard. « Peut-être que l'amour n'est pas une chose si affreuse... »
J'ai souri. J'ai fini par tuer vingt-quatre heures avec toi, mon amour. Et j'ai refusé de voir passer le Temps. Tu ne regardais pas ta montre; je t'en voulais presque. Tu me laissais dans cette certitude que je ne me réveillerai jamais à côté de toi. Et le Temps passait. Comme toujours.
Le train a quitté la gare à dix heures et demi. « On se reverra. » Ta main collée à la vitre pinçait mon coeur dans un doux mensonge. Puis tu t'éloignais avec lui, le dos tourné à ma main gauche suspendue au vent. J'avais été un gosse pendant vingt-quatre heures, et les douze années qui te séparent de moi vivent encore de ton parfum.


H.



# Posté le samedi 06 septembre 2008 04:06
Modifié le dimanche 28 septembre 2008 05:24

Pensées négatives d'un Vendredi soir.

Je m'installe sur mon vieux fauteuil le ventre plein. Je n'ai pas changé la position de ce bureau depuis bien longtemps. C'est peut-être pour ça qu'il me met d'aussi mauvaise humeur. Les choses qui ne changent pas m'exaspèrent. Bref. Je m'assois et je regarde par la fenêtre. Le soleil se couche bientôt, on a encore perdu des minutes. J'ai bien réfléchi. Finalement écrire ne sert à rien. Les mots qui sortent sont souvent un ensemble de mensonges, un masque que l'on se forge nous-même. Les brûlures sont inévitables. Ecrire pourrit l'esprit comme rien au monde. J'aurais préféré aimer la musique ou la natation. Ouais, surtout la natation. J'aurais senti au moins une amélioration, niveau physique je veux dire. Le moral suivrait, tout prendrait une tournure presque parfaite. Je mets Saycet en musique de fond; pour les violons, comme dirait H'. J'ai bien réfléchi et je crois que je me trompe sur beaucoup de points essentiels de ma vie. Je m'observe marcher et je sais que tout ne va pas bien. On a souvent peur d'avouer que l'on peut avoir tort, même sur ce que l'on ressent. Ecrire me pourrit la vie plus que l'idée de faire natation en sport. Je regarde par la fenêtre et j'attends que le soleil se couche. On a encore perdu des minutes. Le ciel garde les dernières traces d'avion, les derniers rayons font briller les toitures rouge brique. Ecrire, c'est seulement un autre moyen pour moi d'échapper à la réalité. Aux risques de la confronter. Comme baisser les yeux devant un prof qui te regarde pour lui faire comprendre que tu n'as pas envie de parler devant tout le monde. Ou faire semblant de ne pas voir quelqu'un. Ecrire cache ce qui brûle en moi depuis des années, ou bien est le seul moyen de le montrer. Mais j'aurais préféré aimer le sport et faire des compétitions. Je ne gagnerai rien à taper frénétiquement sur ce clavier vieux de trois ans des mots que les autres ne lisent même pas. Ecrire est une bêtise que les gens sans passion se sont inventée pour faire passer le Temps, en attendant que le soleil se couche. On mène tous une existence plus ou moins ridicule, mais moi je crois que j'ai atteint le stade du non-retour. J'écris sur ce vieux clavier parce que j'attends autre chose, quelque chose de mieux, que je devine au fond de moi mais qui, je sais, ne pourrait se réaliser. Toujours est-il que, en plus de ça, écrire me pourrit la vie, et j'ai encore envie de sortir des mots sordides et des phrases inutiles. Je regarde par la fenêtre. La nuit boit petit à petit les derniers rayons.

# Posté le vendredi 05 septembre 2008 14:06

Ouais, je sais.

Ouais, je sais.
# Posté le mardi 02 septembre 2008 06:13
Modifié le dimanche 28 septembre 2008 12:12

Lettres d'amour. Première -Ecouter : Dinofly - Saycet

Mon amour, mon frère,

La vie réside dans les lignes qu'esquissent ta main. Je me souviens de cette fois où je t'ai regardé écrire, te perdre dans les mots jusque très tard dans la nuit. La flamme creusait peu à peu la cire chaude et l'horloge bruyante de la chambre consumait notre amour, à pas minuscules. On n'a rien vu venir. Je me contentais d'observer tes poings fermés sur ce vieux crayon noir. Pour moi le temps s'était arrêté. Je ne voyais que ces mots que tu dessinais à toute allure, sans réfléchir, comme cela arrivait très peu souvent. L'inspiration était chez toi quelque chose d'éphémère, qui apparaissait n'importe quand n'importe où. Et tu me quittais sans arrêt pour la rejoindre. Tu étais en larmes ce soir-là. J'étais heureuse pour toi. Jamais auparavant tu n'avais eu une envie aussi grande d'écrire et de te dévoiler. Jamais les mots n'étaient sortis aussi simplement de ton corps, de tes doigts, de ce stylo qui a fini par prendre possession de toi. Je t'ai laissé partir, encore une fois. J'étais assise, tout près, mais je savais que tu ne m'entendais pas. La passion que tu avais pour l'écriture était sans égale et je l'ai compris le jour où tu t'es réveillé en sursaut en pleine nuit, attrapant la première feuille de papier qui se présentait à toi. Je me réveillais de plus en plus souvent seule, passant ma main gauche lentement sur ta place déjà froide. Ce n'était pas de ta faute. Tu m'avais prévenue et j'ai décidé d'en souffrir avec toi. J'étais heureuse dans la souffrance, parce que tu me revenais de temps en temps. On allait marcher au bord de la mer quand le monde était vide et tu passais tes mains dans mes cheveux noués, en vrai poète. Tu me regardais dormir, vers deux heures du matin, et tu t'en allais. Quand j'y pense, je crois que tu ne dormais pas. Tu rêvais de ces mots que tu n'osais pas écrire, tu rêvais d'eux comme d'une femme nue ou d'une voiture de sport; mais on ne pouvait pas désirer l'écriture plus que toi. Tu rêvais éveillé. Ce soir-là, c'était presque différent. Je n'avais pas l'habitude de veiller avec toi, sachant que tu préférais la solitude à l'amour. Je l'ai fait comme par défi, et je me souviens de ton regard incroyable. Je te volais l'intimité, le bonheur, l'extase. Je volais le seul moment qui t'appartenait vraiment, et j'en étais consciente. Je n'avais pas envie de me réveiller seule le lendemain. Quelque chose brûlait en moi, une haine incomparable contre ces années que j'avais passées à étouffer mes larmes pour ne pas te blesser. Je t'ai rejoint dans cette chambre fermée au monde entier, sur la pointe des pieds. Tu m'as regardée avec cette passion que je ne remarquais seulement quand tu tenais ce crayon noir que j'ai fini par détester aussi. J'ai fermé la porte et tu me fixais toujours, tout alentour semblait vide et les murs froids me renvoyaient les battements sourds de mon coeur en transe. Je me suis assise en face de toi, tout près, et je t'ai regardé écrire. Tu ne me remarquais pas. Dès l'instant où tes yeux se posaient sur ce papier blanc, tu partais. Tu me quittais sans cesse. Je me contentais d'observer tes poings fermés sur ce vieux crayon noir. L'horloge faisait un bruit infernal. La bougie s'éteignait peu à peu. Et j'ai su, mon amour, que je ne t'aimais plus.

Lily.

# Posté le lundi 01 septembre 2008 14:31
Modifié le mercredi 17 septembre 2008 04:25