Quand on n'a pas vécu la guerre, la famine, la peste ou la syphilis, la tuberculose, le paludisme, la soif, on ne peut pas comprendre ce que la moitié des hommes sur Terre ressentent au même instant où l'on écrit cette phrase. Quand on n'a pas vécu le deuil, l'absence, l'attente de voir une ombre au bout du chemin et l'espoir que ce soit notre mari, notre enfant, notre chien... on ne peut pas pleurer la moitié des hommes de cette Terre, même si l'on en a envie. Quand nos yeux, nos oreilles, nos mains, nos pieds, n'ont pas été écrasés, broyés, mélangés avec ceux des autres et jetés aux ordures ou laissés à pourrir sur le sol froid, on ne peut pas imaginer ce que la moitié des hommes sur Terre s'imaginent au même instant où nous écrivons. Quand on n'a pas perdu, oublié, pleuré sur ceux qui ne sont plus; quand on n'a pas aimé, et perdu, on ne peut pas comprendre ce que les hommes ont ressenti, au même instant où ils écrivaient. Au même instant où ils y pensent. Il y aurait assez de coeurs pour accepter, absorber toute la souffrance qui frappe la moitié des hommes sur Terre... Tellement assez. Mais c'est comme ça. Bête, et méchant.