Emily,
Je me souviens. C'était un autre vendredi pluvieux. Paris semblait noyé dans une tristesse infinie, et les gens se tournaient le dos, comme d'habitude. Huit heures, quatorze minutes et quarante-deux secondes. Je pressais le pas, les mains dans les poches, où le froid avait fini par se loger aussi. Je me souviens. Je t'ai bousculée dans l'entrée du café. Les Trois Colombes. Tu avais ce journal plié sous le bras, mouillé et déchiré. Tu ne m'as pas regardé, comme d'habitude. Je crois que tu ignorais même mon existence. Et que d'ailleurs, elle t'était égale. Tu venais boire un chocolat chaud tous les jours, à huit heures et vingt-quatre minutes. Tu souriais guère. Tu arrivais et commandais ton chocolat chaud sur un ton neutre, en ouvrant ton porte-monnaie noir. Tu demandais toujours la tasse blanche avec les fleurs et payais avant de consommer. Tu ne mettais pas de sucre, sauf le Lundi. Tes gestes étaient nets, précis, comme programmés d'avance. Tu t'installais au fond du café, avec ton journal et ton chocolat chaud sans sucre. La table du coin, celle que le soleil n'atteignait pas. Tu ne regardais rien autour; tu t'asseyais et tu buvais ton chocolat, les yeux rivés sur les actualités. La poussière soulevée par les gouttes de pluie glacées ne te dérangeait pas. De temps en temps, tu levais la tête et posais ton regard noir sur le trottoir d'en face. Très loin. J'étais devant toi, tous les jours, deux tables plus loin, et tu ne me voyais pas. Les gens pouvaient entrer, sortir, chanter, dormir dans ce café, tu prenais un plaisir immense à les ignorer. Les gens t'admiraient tous les jours, toi et tes belles boucles mouillées, toi et tes ongles rongés, toi et ton irrésistible indifférence. Les gens... Je faisais partie d'eux, jusqu'à ce vendredi pluvieux, mois de novembre. Je me souviens. Je t'ai bousculée dans l'entrée; tu as continué sans broncher. Tu as commandé ton chocolat chaud, très chaud s'il vous plaît, et dans la tasse blanche à fleurs; merci. Assis, je te regardais d'un air amusé. J'ai rarement vu quelqu'un d'aussi impassible. Tu as payé; refusé le morceau de sucre; tu t'es installée à la table du fond. Comment peux-tu être aussi froide? Tu as posé les yeux sur moi.
Ton regard n'avait rien à voir avec tes gestes mécaniques. Il n'avait rien à voir avec la routine de tes pauses café. Ton regard ouvrait sur un immense fleuve. Sur un désert en pleine nuit. Et j'y marchais à côté de toi. Ta main frôlait la mienne, à peine; tu souriais en silence. L'aube nous courait après, doucement on s'enfonçait dans l'horizon sans regarder en arrière. Je me moquais de tes réveils programmés, de ta façon ridicule de plier les draps. L'instant qui compte, c'est celui-ci. Ton écharpe voletait dans le vent froid et tes cheveux se nouaient avec désinvolture. De temps en temps, tu sautillais comme un oiseau fragile. Je te connaissais comme le chemin vers ma maison. Tout chez toi me parlait. Tu me guidais telle une musique que l'on écoute sans fin pour l'imprégner dans notre peau. Tes rires résonnaient dans le vide, jusqu'à l'horizon qui prenait peu à peu les couleurs d'un nouveau jour. Je voulais te garder là, ma main sur ta nuque, mon visage dans tes cheveux au parfum des lilas. Mais tu courais vers cet horizon, en fuite, sans me regarder. Sans te retourner, tu courais vers mon absence, vers le café et ta table préférée. Et, paupières baissés, je t'ai laissée partir.
Tes yeux avaient rencontré les miens pendant quelques secondes seulement. Une vie se déroulait dans ton regard, mais tu ne voulais pas la partager, avec qui que ce soit. Alors je suis parti moi aussi, et ne suis jamais revenu au Trois Colombes.
Mais pendant ces quelques secondes, je t'ai aimé comme j'aime le chemin vers ma maison.
C.